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Rosa Bonheur, peintre animalière devenue icône féministe et lesbienne

Nous sommes à l’hiver 1852, dans le 13e arrondissement de Paris. Le jour se lève à peine, mais boulevard de l’Hôpital, là où depuis trois siècles est implanté le marché aux chevaux de la capitale, l’effervescence de la journée a déjà commencé. C’est à cette heure matinale que les bêtes qui seront vendues ici même l’après-midi affluent de toute l’Île-de-France. Outre la foule habituelle des marchands de chevaux, les fameux maquignons, ainsi que quelques vétérinaires et palefreniers, quelqu’un d’autre s’est levé tôt ce matin-là. Un intrus. Un personnage singulier. Cela fait des semaines qu’il traîne dans les parages. À force, les autres s’y sont accoutumés.

De petite stature, l’individu est vêtu d’une ample et épaisse blouse bleue. Comme pour ne pas être reconnu, il porte un chapeau qu’il enfonce jusqu’aux oreilles. Sous son feutre, on devine quand même des cheveux courts et bouclés, des yeux vifs et une bouche expressive. Deux fois par semaine, qu’il vente ou qu’il pleuve, la petite silhouette est là. Elle installe son chevalet face à la lice centrale, observe les cavaliers trotter ou galoper, et dessine inlassablement des esquisses.

Une rare titulaire de “permission de travestissement”

“Elle”, la petite silhouette, c’est une femme ! Il est vrai que cela ne se voit guère sous sa blouse et son chapeau ! D’autant que la dame porte des guêtres, des bottes et un pantalon. Un pantalon pour une dame, une chose parfaitement impensable en ce milieu du 19e siècle à Paris. Impensable, et même formellement interdite par la loi du 26 brumaire an IX, promulguée au tout début du siècle.

Il existe bien quelques très rares exceptions à la règle. Une toute petite poignée de Parisiennes (on les compte sur les doigts d’une main), bénéficient d’un passe-droit. L’écrivaine Georges Sand en a un. Cela s’appelle une “permission de travestissement”. Une autre artiste a pris l’habitude de se procurer ce sésame à l’époque, “la George Sand du pinceau”, comme la surnommera un journaliste. C’est la fameuse petite silhouette du marché aux chevaux ! Cela fait quelques années qu’elle renouvelle son permis tous les six mois. Cela lui permet d’exercer tranquillement son métier, et de se fondre dans le décor.

Car cette mystérieuse dame n’est autre que la peintre animalière Rosalie Bonheur, Rosa, pour faire plus court. Et ses sujets de prédilection, elle les trouve dans les abattoirs et les foires aux bestiaux. Des univers quasi exclusivement masculins, où les “jupons”, comme on dit, ne sont pas les bienvenus !  Le subterfuge fonctionne bien. Rosa a tout loisir de rester des heures à observer ses sujets.

Des sujets qu’elle rend sur toile avec un réalisme saisissant. Presque trop pour certains ! Paul Cézanne dira de ses tableaux qu’ils sont “horriblement ressemblants” ! Mais ce n’est pas l’avis de tous, fort heureusement ! Et en ce début des années 1850, Rosa Bonheur, à tout juste 30 ans, rencontre déjà un joli succès.

Veau, vache, cochon… cheval !

Six ans plus tôt, elle a obtenu sa première distinction, une médaille en bronze, au prestigieux Salon de peinture et de sculpture. Puis encore une autre, en or celle-ci, au salon de 1848 pour sa toile Bœufs et taureaux, race du Cantal. Ce succès lui a même valu une commande de l’État pour un coquet montant de 3.000 francs. C’est une sacrée somme pour l’époque ! Un travailleur privilégié gagne alors entre 3 et 4 francs par jour. Rosa s’en sort donc très bien, elle qui a connu la misère lorsqu’elle était enfant, après que son père a abandonné sa famille pour s’engager dans l’ordre des saint-simoniens.

C’est pourtant sur les traces de ce père peintre qu’elle a décidé de marcher. Chez les Bonheur, semble-t-il, il ne peut en être autrement : on a l’art dans le sang ! Sa sœur et son frère sont peintres animaliers, comme elle. Son autre frère, lui, est sculpteur. La spécialité de Rosa, ce pour quoi elle s’est fait un nom dans la peinture, ce sont les sujets agraires : les vaches, les bœufs, les taureaux, les moutons. Mais elle a aussi un autre sujet de prédilection : les chevaux. Sujet noble de la peinture animalière, s’il en est !

Elle en a peint quelques-uns déjà : Cheval à vendre, qu’elle a présenté au salon de 1842, Chevaux dans un pré et Chevaux sortant de l’abreuvoir, en 1843. Mais les toiles n’ont pas attiré l’attention plus que ça. Une femme qui peint un animal symbolisant la masculinité, c’est considéré à l’époque une tâche pour le “pinceau viril “d’un homme, pas la délicatesse de celui d’une dame.

Rosa Bonheur n’en a que faire de ces préjugés. Cela fait quelques années qu’elle nourrit une ambition : réaliser une grande fresque sur les chevaux, une fresque très grand format qui marquerait durablement les esprits. Sans relâche, elle a donc mille fois dessiné et redessiné le corps de ces animaux majestueux. Leur anatomie, elle la connaît par cœur, pour l’avoir étudiée dans des manuels scientifiques. Et en cet hiver 1852, elle est fin prête à mettre son projet à exécution.

Le marché aux chevaux

Alors, depuis quelques semaines, elle vient faire ses esquisses au marché des chevaux de Paris. Déterminée à peindre ce tableau qui l’obsède… Mais comment ? Combien ? Quelles races ? Des percherons, bien sûr, mais pas uniquement. Des trotteurs Norfolk aussi, des Boulonnais… Combien de cavaliers ? Et sur quel arrière-plan ?  Rosa n’a pas les réponses à toutes ses questions.

Elle fait, elle refait, sans n’être jamais totalement satisfaite. C’est un défi qu’elle s’est lancé à elle-même. Il faut que le rendu soit à l’égal des plus grands, à l’égal du sculpteur Phidias et sa frise du Parthénon, à l’égal des chevaux sur les champs de bataille napoléoniens de Théodore Géricault. En 1853, après deux ans d’un travail acharné, Le marché aux chevaux, c’est son nom, est enfin présenté au public. Et l’avis des experts ne se fait pas attendre.

L’accueil est dithyrambique ! Les critiques d’art, aussi bien français qu’étrangers sont unanimes : Le marché aux chevaux est une œuvre majeure. C’est le début de la gloire pour Rosa Bonheur. Et de la fortune. Sa toile est achetée à prix d’or, 40.000 francs, par le marchand d’art Ernest Gambart. Une somme faramineuse pour l’époque. Exposé à Londres en 1854, puis à l’exposition universelle en 1855, l’œuvre connaît un succès retentissant Outre-Manche, puis Outre-Atlantique.

La ferme du château de By

Désormais célèbre, Rosa Bonheur s’offre en 1859 un lieu de vie rêvé. Elle qui a horreur des lumières, des visites, ou de parler d’elle aux journalistes, a besoin d’un havre de paix. Ce sera le château de By, à Thomery, en Seine-et-Marne, où elle fait construire un grand atelier pour travailler, et où surtout, elle s’entoure de la seule foule qu’elle tolère : une foule d’animaux. Pas juste des chiens, non –qu’elle adore par ailleurs.

Dans son parc de trois hectares, on peut croiser une biche, un couple d’isards (cousin du chamois), une marmotte, et tout un tas d’oiseaux : des faisans, des coqs, des poules, des pintades, un ara rouge…  Elle a même une lionne apprivoisée qui répond au nom de Fatma. Pour Rosa Bonheur, les animaux ont une âme, une individualité. C’est cette conviction profonde qui fait d’elle une peintre animalière à part.

Atypique, celle dont on célèbre le bicentenaire de la naissance l’était à plus d’un titre. Parce qu’elle ne se conformait pas aux normes de son temps. Parce qu’elle osait porter des vêtements d’homme. Parce qu’elle a vécu, aussi, loin des schémas habituels, avec pour partenaire des femmes qui ont marqué durablement sa vie. Et notamment avec Nathalie Micas, peintre elle aussi, qu’elle a accompagné jusque dans le caveau de sa famille au cimetière du Père Lachaise.

Rosa Bonheur est restée dans les mémoires comme une figure des causes homosexuelle et féministe. Plus d’ailleurs que pour sa peinture. À l’époque de sa mort, pourtant, en 1899, la notoriété de Rosa Bonheur était immense. Et son Marché aux chevaux, célèbre dans le monde entier. Sa dernière toile, restée inachevée, représente encore des chevaux, fuyant, cette fois-ci, un incendie. Une dernière fois, Rosa Bonheur aura tenté de lâcher des chevaux au grand galop sur la toile. Mais cette fois, bien malgré elle, c’est le pinceau qu’elle aura été obligée de lâcher.

 

Bibliographie :

  • Rosa Bonheur & Anna Klumpke, Souvenirs de ma vie, Phébus, 2022.
  • Patricia Bouchenot-Déchin, J’ai l’énergie d’une lionne dans un corps d’oiseau, Albin Michel, 2022
  • Emile Cantrel, Mademoiselle Rosa Bonheur, in Revue L’Artiste Tome 8, 1859.



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